Introduction
Le cancer colorectal est l’un des cancers les plus répandus en France, touchant chaque année des milliers d’hommes et de femmes. Longtemps considéré comme un sujet tabou en raison de sa localisation, il n’affecte pas uniquement les organes digestifs. Il agit comme un séisme qui déstabilise tout un écosystème corporel, émotionnel, relationnel. Au cœur de cette onde de choc, la sexualité est souvent reléguée au second plan. Pourtant, elle demeure un pilier central de l’identité, du bien-être, du lien à l’autre et à soi.
En parler est fondamental. Pour permettre aux personnes concernées de retrouver une forme de confiance, pour leur dire qu’elles ne sont pas seules, pour souligner qu’il est possible de vivre une vie intime épanouissante même après des traitements invasifs, des douleurs, des cicatrices visibles ou invisibles. Cet article explore ce que traverse une personne confrontée à un cancer colorectal à travers le prisme de la sexualité. Il invite à déconstruire les idées reçues, à nommer les effets réels, et à réaffirmer l’importance d’un accompagnement sexothérapeutique dans ce chemin de reconstruction.
Une maladie encore trop silencieuse
Chaque année en France, plus de 47 000 nouveaux cas de cancer colorectal sont diagnostiqués. Il touche presque autant les hommes que les femmes, avec une légère majorité masculine. Ce cancer reste souvent silencieux jusqu’à des stades avancés, rendant le diagnostic tardif dans de nombreux cas. Il représente la deuxième cause de décès par cancer, mais les progrès thérapeutiques ont permis un taux de guérison de plus de 60 % lorsqu’il est détecté précocement.
Dans les représentations collectives, ce type de cancer continue de susciter gêne ou inconfort, car il concerne le côlon, le rectum, parfois l’anus. Ce sont des zones du corps liées au contrôle, à l’intimité, à la pudeur. Ce tabou social rend d’autant plus difficile l’expression des souffrances sexuelles qui en découlent.
Avant la maladie : une sexualité rarement questionnée
Avant l’apparition des symptômes ou le diagnostic, peu de personnes s’interrogent réellement sur leur sexualité. La vie intime s’inscrit dans une routine parfois banalisée, parfois satisfaite, parfois évitée. Chez les couples, l’activité sexuelle suit son propre rythme, et chez les personnes célibataires, le rapport au corps est souvent vécu dans l’ombre des normes sociales.
Lorsqu’on est homosexuel, la sexualité peut déjà être le lieu d’adaptations ou de silences, en fonction du contexte social ou familial. Le cancer colorectal, du fait de sa localisation, peut venir accentuer la stigmatisation déjà vécue, notamment pour les personnes ayant des pratiques anales. Cette réalité, rarement abordée dans les consultations, crée un isolement profond.
Pendant la maladie : perte de repères et blessures multiples
Les traitements du cancer colorectal sont lourds. Chirurgie, chimiothérapie, radiothérapie, parfois stomie. Le corps devient un champ de bataille. Le ventre est ouvert, le rectum peut être en partie retiré, la digestion est bouleversée. La fatigue, les douleurs, la perte de poids ou de cheveux viennent transformer l’image de soi.
La sexualité semble alors suspendue, voire inaccessible. Les hommes peuvent souffrir de troubles de l’érection liés aux nerfs pelviens endommagés par la chirurgie. Les femmes, elles, peuvent vivre une sécheresse vaginale, des douleurs pendant les rapports, ou une perte totale de désir. Le simple fait de se dénuder peut devenir une épreuve.
Dans les couples hétérosexuels comme homosexuels, la question du regard du partenaire devient centrale. Comment se sentir désirable quand on a une stomie ? Comment exprimer le désir quand on ne se reconnaît plus ? Certaines personnes se taisent, par pudeur, pour protéger l’autre, ou par honte de ne pas correspondre à une norme de sexualité performante. Le couple peut s’éloigner, se figer, ou au contraire redécouvrir d’autres formes d’intimité plus sensibles, plus tendres.
Chez les personnes LGBTQ+, cette étape peut être encore plus complexe. Le manque de prise en compte des spécificités dans le suivi médical, l’absence de dialogue sur les pratiques sexuelles ou sur la représentation corporelle dans la diversité des genres, créent des angles morts dans l’accompagnement.
Après la maladie : une sexualité à réinventer
La guérison médicale ne signifie pas un retour à la sexualité d’avant. Bien souvent, il s’agit de tout reconstruire. Non seulement le corps a changé, mais la perception de soi est bouleversée. L’idée même d’une sexualité plaisante, libre, spontanée peut sembler lointaine.
Certaines personnes retrouvent progressivement une vie intime satisfaisante. D’autres rencontrent des blocages durables. Le désir peut être absent, la peur de la douleur présente, la gêne liée à une poche digestive omniprésente. Le rapport au corps est à la fois physique et symbolique. Il devient nécessaire de se réapproprier ses sensations, ses envies, de se redonner le droit de se toucher, d’être touché.e, de dire non ou de dire oui à ce qui fait du bien.
Chez les hommes ayant subi une chirurgie pelvienne, les troubles érectiles peuvent durer dans le temps. Des aides médicales existent, mais elles ne suffisent pas toujours à restaurer la confiance. Chez les femmes, le plancher pelvien peut être fragilisé, rendant certaines positions inconfortables. La sexualité devient alors un terrain d’exploration nouveau, où la lenteur, la communication et la complicité deviennent essentielles.
Pour les couples homosexuels, ces modifications peuvent impliquer une redéfinition des pratiques sexuelles. Là encore, le dialogue est fondamental pour ne pas enfermer la relation dans une frustration muette. Ce que permet la sexothérapie, c’est d’ouvrir ces discussions dans un cadre sécurisé.
Le rôle central de la sexothérapie
La sexothérapie est souvent perçue comme un luxe, alors qu’elle devrait faire partie intégrante du parcours de soin après un cancer. Elle offre un espace où les émotions, les doutes, les blocages, mais aussi les désirs peuvent se dire sans jugement. Elle ne vise pas à faire “comme avant”, mais à accompagner une transformation.
Pour les personnes seules, elle permet de reconstruire l’estime de soi, de renouer avec la sensualité, d’apprendre à parler de son parcours avec un futur partenaire. Pour les personnes en couple, elle offre un espace pour réinventer la complicité, sortir du silence, nommer les peurs et les envies. Elle peut inclure un travail corporel, pour réinvestir les sensations, se reconnecter à son corps au-delà de la douleur ou du dégoût.
La sexothérapie ne s’adresse pas seulement aux personnes hétérosexuelles. Elle est précieuse pour les personnes homosexuelles, bisexuelles, non-binaires, qui vivent parfois une double difficulté : celle liée au cancer et celle liée à leur orientation ou leur identité dans un cadre médical peu inclusif. L’approche thérapeutique permet alors de prendre en compte cette complexité sans l’effacer.

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